L'humeur d'un cérémoniaire du dimanche... Sujets de fond et sautes de caractère.
Récemment, à Kiev, la Passion selon St. Mathieu de Jean-Sébastien Bach a été montée, à l’opéra, avec l’Orchestre et le Choeur Symphoniques de Kiev et le Chœur de garçons Revutsky. Le résultat final est beau, et la performance vocale des garçons superbe. Mais il y a un mais. On peut se demander s’il est pertinent de monter, sur scène, en costumes et avec une actions scénique cet oratorio.
Au point de vue historique en premier lieu, c’est une hérésie. On pourra arguer que la Passio Christi était un des sujets les plus joué du théâtre de mystère moyenâgeux, cela ne servira de rien : Le mystère est bien éteint à l’époque de Bach, et ce depuis les années 1540 : la première interdiction date même de 1534, l’Angleterre protestante influant le mouvement. Elle sera définitive avec Edmund Bonner, évêque de Londres, en 1542. En France, le bannissement des mystères fut prononcé en 1548 par le Parlement de Paris. En Allemagne, cela dépend des États, le passage au luthéranisme entraînant la fin du théâtre religieux, tout au moins dans les États du Nord comme la Saxe.
De plus, la musique religieuse luthérienne, selon les critères à l’époque en vigueur, ne devait absolument pas être théâtrale. Claire, apportant un enseignement par la musique à l’auditeur (les cantates étaient données après l’homélie dont elles illustraient un passage, les Passions le Vendredi Saint), oui, mais surtout pas théâtrales. Aujourd’hui, nous qualifions la musique de Bach d’austère, mais c’est oublier qu’à son époque, il fut en butte à de nombreuses critiques du clergé lipsien à propos de la dimension trop théâtrales de ses œuvres au gout des pasteurs. Bach lui-même, pieux luthérien n’aurait jamais imaginé mette en scène ses passions.
La véracité historique s’oppose donc à cette mise en scène, d’autant qu’on peut se demander comment y faire évoluer les deux chœurs nécessaires et les multiples solistes. Le drame musical délayant l’action pour la narrer en détail, au final, il ne se passe pas grand choses sur la scène, et à un rythme relativement lent.
On peut également se demander si la contemplation de l’action scénique, loin de renforcer l’émotion ressentie par l’ouïe, ne la détruit pas, imposant ses faibles images à l’auditeur qui ne peut plus imaginer et s’approcher de l’indicible, l’irreprésentable émotion ressentie à la vue du Seigneur mourant sur la Croix pour le salut des hommes.
Enfin, au point de vue religieux, certes, la mise en scène de la Bible n’est plus interdite, grâce notamment aux jésuites, mais il reste la question du respect de l’œuvre : Donnée en spectacle, dans un édifice profane, pour le plaisir d’auditeurs venus non y entendre la Passion en tant que telle, mais se divertir dans une visée esthétique par l’audition d’une belle musique, qu’en reste-t-il ?
Le premier choeur.
Un aria (soliste Bogdan Novitsky)
A titre de comparaison, le premier choeur par le Choeur de garçons de St. Thomas de Leipzig le Vendredi Saint:
Et par le Choeur du King's College de Cambridge: